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29 mars 2021

Trois Sœurs – création 2021 du Théâtre des Ateliers

par Nicole ESQUIEU

Tchekhov et les Trois Sœurs  au Théâtre des Ateliers d’Aix en Provence

Article paru dans l’édition web de Zibeline, par Maryvonne Colombani : Un nouveau petit bijou au Théâtre des Ateliers  : Trois Sœurs d’après Tchekhov   – https://www.journalzibeline.fr/critique/un-jeu-de-paleontologue/


 

 

 


Vu par Michel Morin

Olga, Macha et Irina

En ces temps de confinement sans confinement le théâtre devient un recours lointain inaccessible. Il émet heureusement encore quelques signaux sur les écrans du Zoom. Il s’adapte aux temps nouveaux en ouvrant partout où il le peut, quand il le peut, un espace de vie et de création. A Aix il y a quelques jours le Théâtre des Ateliers s’est ainsi ouvert sur une étonnante preuve de vitalité. Dans le respect strict des règles de protection  des santés on a pu retrouver  pendant une heure l’expérience du partage des présences et des émotions dans un contact charnel avec la magie d’un texte.  Pas de flatteries ni de caresses pour le spectateur. Pas de décor ni d’accessoires. Les murs noirs du théâtre des ateliers, un tableau portrait sur un mur, une fenêtre, trois chaises et seulement la subtilité des lumières de Syméon Fieulaine. Trois jeunes comédiennes vêtues de manière sobre et simple, la plus jeune se distinguant par sa robe blanche.  On se dit que le théâtre pauvre est bien là et bien à l’ordre du jour.

Le spectacle commence. Il suit le découpage initial de la pièce et de ses quatre actes  marqués par la voix d‘une comédienne  criant « Noir !» ou «Lumière ! ».

De quoi s’agit-il ? De l’histoire de trois sœurs . D’une pièce monument de Tchekhov. Un petit texte à l’entrée  du spectacle avertit tranquillement le spectateur qu’il ne verra pas la pièce qu’il a déjà vue ou revue ou, pour les érudits, étudiée voire mémorisée dans sa totalité. Dans la lecture qu’il a faite de la pièce Alain Simon a pris au mot le titre. On  n’entendra, on ne verra que les trois sœurs. Tous les autres personnages peuvent être évoqués, parfois interpellés par les comédiennes Ils ne sont pas en présentiel. On ne saura pas ce qu’ils disent. On entendra seulement les réponses ou réactions à leur parole.

Ce parti prix insolite et austère est  totalement assumé par la mise en scène et le jeu des comédiennes. Noëlie Giraud devient Olga, Elyssa Leydet Brunel est Irina, Bénédicte Menissier est Macha.  Leur travail est une performance étonnante. On voit et on entend ces trois jeunes femmes se différencier, s’éloigner, se rapprocher, s’éloigner. Malgré leur énergie et leurs éclairs de lucidité elles ne peuvent que vivre les soubresauts d’une vie enfermée. Après la mort du père et avec l’impuissance vaniteuse de leur frère couvert de dettes, elles sont piégées dans un espace clos. Tous les espoirs d’évasions ou de retour à l‘heureux temps du grand Moscou de leur enfance s’effondrent les uns après les autres. Leurs élans amoureux se liquéfient ou se glacent dans la médiocrité ou l’insuffisance de leur prétendants  ou bien se terminent dans la mort en duel de l’amoureux de la plus jeune des trois sœurs.  Autour d’elles un incendie ravage la ville la plus proche et par leur fenêtre elles ne voient que les lueurs rouges d’un feu catastrophique. Elles entendent la musique  militaire de la garnison qui quitte la ville sans retour annonçant pour la ville une chute définitive dans la morosité et le vide. Elles ne peuvent que  saluer joyeusement les officiers qui les quittent sans un regard après avoir été les hôtes parasites du grand domaine laissé par leur père et voué à la ruine. Le travail  que l’ainée devra assurer pour la survie collective sera  celui qu’elle voulait éviter : Directrice d’école. Quand s’achève leur dialogue mélancolique les trois sœurs se resserrent et se tiennent proches les unes des autres en regardant avec espoir et incertitude l’avenir du monde malade où partent les militaires. Ce n’est pas seulement l’avenir de Tchekhov qu’elles viennent de défendre avec vaillance en assumant les audaces d’Alain Simon. Leur avenir est aussi dans le regard des autres que nous sommes, nous les spectateurs  qui venons de retrouver après une heure notre chagrin et notre besoin de théâtre.

Michel Morin , Puyricard , 22 mars 2021,

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