reprise création “L’homme assis dans le couloir” de Marguerite Duras
L’Homme assis dans le couloir
Marguerite Duras
mise en scène Alain Simon
création lumière Syméon Fieulaine – scénographie Sylvain Massot
Le Théâtre des Ateliers présente depuis 42 ans au moins une création par an. Beaucoup d’entre elles sont singulières, originales. Nous avons voulu en choisir quelques-unes pour en faire le répertoire du Théâtre des Ateliers. Cette année, L’Homme assis dans le couloir de Marguerite Duras, œuvre peu montée et qui a été un des événements de la compagnie. Nous tenons à ce que ce répertoire soit diffusé le plus largement possible, notamment auprès de publics qui ne sont pas habitués et familiers des théâtres. Nous en proposons donc en ce début d’année une version scénique plus adaptée à des lieux aussi différents que des petites salles, des médiathèques, des lieux publics non destinés au théâtre, voire des appartements. Car si le souci du Théâtre des Ateliers a toujours été d’être exigeant sur la qualité des œuvres montées, il est en même temps désireux de les partager avec le plus grand nombre.
“Les textes de certains auteurs sont comme des pays à découvrir. Il faut y aller équipé des moyens du théâtre. Car le théâtre, nous le pensons, est un bathyscaphe qui permet d’explorer les profondeurs d’une œuvre. Ce n’est pas facile, ces pays ont une langue qui, même si elle ressemble à la nôtre, détient une singularité qui mérite un apprentissage. C’est le cas pour L’Homme assis dans le couloir de Marguerite Duras, texte peu connu, sans doute en raison de sa complexité. Cette langue poétique avec une dimension érotique et violente étonne. L’équipe de création est partie à l’aventure en expérimentant ce texte et les spectateurs sont conviés à voir le résultat de ses investigations. Nous aimons ce texte, c’est notre point de départ et notre parti pris a été de tenter de savoir pourquoi, en partageant avec le public nos notes de voyage sous la forme de ce spectacle”. Alain Simon – 2020.
Debout dans le hall, avant l’entrée des spectateurs, Alain Simon, le metteur en scène, informe que
cette nouvelle version de “l’Homme assis dans le couloir” est « esquichée » (il arrive à ce lorrain
d’origine de passer par le provençal) parce qu’elle est destinée à des lieux non théâtraux, qu’elle est
faite pour être jouée partout . On comprend que cette réduction ne concerne pas le texte, bien sûr,
mais l’espace de jeu et le nombre de spectateurs. Le regard va être recentré et, comme en cuisine,
où on espère une essentialisation des goûts en réduisant les bouillons et les jus, ce théâtre ne
devrait pas être diminué, mais rendu plus savoureux et plus nécessaire.
La comédienne (Noëlie Giraud) est déjà en scène, debout, dans un espace marqué en semi-
rectangle par des planchettes de bois clair et un panneau plus sombre, dressé côté cour, où se situe
le mystère et d’où surgit une lumière plus forte. Le couloir, sans doute, et l’espace de l’homme qu’on
ne verra jamais. Ce petit théâtre, qui en est à peine un, évoque les jeux des enfants quand ils ont
construit une scène en attendant les parents. Ou bien certains rituels religieux dont les symboliques
spatiales, aussi simples qu’elles soient, renvoient à d’autres mondes qui ne seront jamais figurés.
L’espace se révèle à nos yeux entre la gravité mystérieuse de la cérémonie et la fraîcheur ingénue du
plaisir. Ce qui va s’y passer est d’un autre ordre, puisqu’à mesure que Noëlie Giraud avance dans le
texte, on comprend qu’il s’agit d’amour, ou en tout cas de la relation entre une femme couchée dans
l’espace (la comédienne ne la représente jamais) et l’homme du couloir qu’on ne verra pas
davantage. Du mystère de leur relation intime, érotique, cruelle et violente parfois, peut-être de leur
amour.
Rien n’est jamais montré, tout est évoqué par la parole durassienne, précise, implacable et
troublante, d’autant plus troublante que l’interprétation ressemble davantage à une partition sonore
qu’à une quelconque tentative d’illustration.
Noëlie Giraud joue du timbre de sa superbe voix et de nombreuses variations pour rendre compte
des strates de l’écriture durassienne. Evocation du paysage environnant, du corps de la femme à
peine vêtue; désignation des sexes respectifs des protagonistes, de leurs amours. De la violence
soudaine (des gifles) que l’homme exerce sur la femme. Rien ne semble jamais obscène pourtant,
tant la composition du texte est subtile, jamais allusive (c’est là que serait la véritable obscénité),
jamais tout-fait réaliste. Le réel n’est pourtant pas loin, mais il est comme magnifié par la célébration
et le drame des relations amoureuses, sans aucune complaisance lyrique.
On aurait tort de s’attendre à un oratorio, aussi beau qu’il pourrait être. Le corps de l’actrice est
bien présent, quand elle tente des postures, des gestes, des mouvements. Si elle n’incarne pas à
proprement parler le texte, elle lui prête sa chair, son ombre, quelque chose de son intériorité.
Le spectateur ne sort pas indemne de cette étrange messe d’une incarnation où il n’y aurait
forcément rien à voir. Ni homme dans le couloir ni corps féminin à exhiber. Le texte déploie
sereinement ses couleurs et, sidéré, le spectateur soumis à la puissance du verbe et à la boussole
de son imaginaire, se livre entièrement à la puissance du verbe durassien. Parce que, pour
l’accueillir, le subtil dispositif imaginé par Alain Simon et son équipe joue pleinement son rôle de
piège. Ce petit théâtre de la réduction s’ouvre pleinement aux parfums du monde.
Mise en scène Alain Simon. Lumière Syméon Fieulaine. Scénographie Sylvain Massot. Avec Noëlie
Girau
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