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19 juin 2018

Théâtre en été 2018

par Nicole ESQUIEU

Le Théâtre des Ateliers d’Aix-en-Provence propose  « Théâtre en été »

un atelier public de sensibilisation aux propositions du théâtre contemporain du Festival d’Avignon. du samedi 7 au mardi 10 juillet 2018

Dans sa volonté permanente d’associer les spectateurs à une réflexion sur le théâtre contemporain, le Théâtre des Ateliers d’Aix-en-Provence propose du samedi 7 au mardi 10 juillet 2018 « Théâtre en été », atelier pratique et théorique dirigé par Alain Simon*, autour de spectacles choisis dans la programmation du Festival d’Avignon.Le principe de cet atelier est de déterminer et d’expérimenter à partir de spectacles vus en commun la place faite au texte sur le plateau, les codes de jeu, les filiations théâtrales, la singularité des artistes, les enjeux esthétiques et la conception du travail de l’acteur mobilisés à l’occasion de ces mises en scène.

Ces quatre jours prolongent les Ateliers publics qui ont lieu tout au long de l’année et qui répondent à la volonté du Théâtre des Ateliers de permettre au public d’accéder à des espaces de pratique théâtrale, de réflexion critique et de connaissance du théâtre contemporain et de ses auteurs.L’atelier du 7 au10 juillet se déroule au Théâtre des Ateliers d’Aix-en-Provence et au Festival d’Avignon où les spectacles sont présentés. Le prix de l’atelier comporte l’achat des places auprès du festival et les frais administratifs.

Programme

samedi 7  juillet :

            – Atelier pratique et théorique de 13h à 15h30 au Théâtre des Ateliers

            – 18h : La reprise – Théâtre, m. en scène Milo Rau,  texte Milo Rau et écriture collective, Gymnase Aubanel, 2h

Festival d’Avignon : loin de faire scandale, la pièce de Milo Rau est un triomphe

Festival d'Avignon : loin de faire scandale, la pièce de Milo Rau est un triomphe CRITIQUE – L’artiste suisse appuie La Reprise, Histoire (s) du théâtre (I) sur un épouvantable fait divers. Le tabassage à mort d’un jeune homosexuel, à Liège, il y a quelques années. Tout est montré et avec un effet de réalité atroce. Et pourtant l’on ne se sent pas voyeur, on ne l’est pas. Sans nul doute le plus grand moment du festival.

Pourquoi un spectacle dans lequel on voit un jeune homme se faire battre à mort, par un film projeté sur un grand écran lorsque la violence commence, dans la voiture, puis en direct sur le plateau, n’est pas un scandale? La scène heurte, terrifie, car elle est d’un réalisme cru, et que les coups portés, la mise à nu du jeune homme, son abandon alors qu’il n’est pas encore mort, sont des faits insoutenables. Mais pourtant on ne se sent pas voyeur. On ne l’est pas. Et c’est un tonnerre d’applaudissements qui salue la fin de la représentation.

C’est toute la puissance de La Reprise , le nouveau travail de Milo Rau, présenté au Gymnase du lycée Aubanel, dans le cadre du festival d’Avignon, après sa création au Théâtre National Wallonie-Bruxelles le 4 mai dernier et qui entamera ensuite, dès fin juillet, une longue tournée internationale avec notamment Nantes en janvier prochain et Reims en février.

Le couteau dans la plaie

C’est que toute entreprise de Milo Rau, à peine plus de quarante ans et déjà cinquante opus à son actif, des pièces, des films, est d’une force unique. Milo Rau ne fait pas du théâtre documentaire. Même s’il puise le plus souvent dans la réalité les matériaux avec lesquels il élabore du théâtre. Il a traité la mort du couple Ceausescu, le génocide au Rwanda, la guerre au Congo, l’affaire Dutroux. Peu dire qu’il sait mettre le couteau dans la plaie.

Mais c’est la puissance de ce qu’il amène le public à voir, à comprendre qui fait la grandeur de cet artiste capital qui vient de composer un manifeste dans lequel il édicte les règles du théâtre qu’il entend mener.

Milo Rau traque les événements minuscules qui font que l'on se retrouve un jour à l'endroit où l'on n'aurait pas dû.

L’artiste suisse appuie La Reprise, Histoire (s) du théâtre (I) sur un épouvantable fait divers. Le tabassage à mort d’un jeune homosexuel, à Liège, il y a quelques années. Tout est montré et avec un effet de réalité atroce. Et pourtant l’on ne se sent pas voyeur, on ne l’est pas.

Il s’appelait Ihsane Jarfi. Il vivait à Liège. Il est mort, après une longue agonie, dans une nuit pluvieuse d’avril 2012. Il est mort d’avoir fait une mauvaise rencontre, un soir, à la sortie d’une boîte de nuit gay.

Le procès de ses quatre bourreaux a été retentissant en Belgique. Mais n’a guère eu d’écho au-delà.

Un immense travail de recherches

Milo Rau procède toujours de la même façon: un grand travail documentaire, scrupuleux et sans faiblesse. Pour nous rappeler l’histoire du malheureux Ihsane Jarfi, qui est venue à lui par le truchement du comédien, compagnon de ses travaux depuis 2011, Sébastien Foucault, qui vit à Liège et avait suivi les audiences du procès et par celui de l’avocat Jean-Louis Gilissen, qui avait travaillé avec lui au moment du «Tribunal sur le Congo» et qui défendait l’un des assassins du jeune homme.

C’est toute une équipe qui se met au travail sur la base d’une recherche ici menée par Eva-Maria Bertschy.

Milo Rau ne craint pas d’affronter la réalité: il rencontre les protagonistes, avec son équipe rapprochée. Les parents d’Ihsane, son ancien petit ami. Il a même été en prison, s’entretenir avec l’un des inculpés.

Acteurs professionnels et amateurs

Dans une scénographie très simple d'Anton Lukas, la narration se déploie en dessous d'un écran.

Il a réuni des acteurs professionnels et des amateurs. Citons-les d’entrée, ils sont la sève même de ce moment unique. Tom Adjibi, formé comme comédien, Sara De Bosschere, comédienne très connue, Suzy Coco, jeune retraitée qui fait du théâtre amateur, Sébastien Foucault, acteur familier, on l’a dit, du travail de Milo Rau, Fabian Leenders, ancien maçon, magasinier, compositeur de musique électronique, comédien à ses heures, Johan Leysen, un des plus grands interprètes européens. Ils font groupe.

Dans une scénographie très simple d’Anton Lukas (les règles du Manifeste de Gand, stipulent que le décor doit pouvoir tenir dans une simple voiture, pour voyager), la narration/réflexion se déploie en dessous d’un écran. Films qui montrent Liège, fracassée par la crise économique, l‘univers des Frères Dardenne, dont il est souvent question dans La Reprise, vidéos en direct ou déjà tournées mais dont les comédiens rejouent les scènes en léger décalage, table, sièges, canapé, charriot de magasinier de Fabian Leenders, voiture grise…

Moments de poésie pure

Il y a une sorte de rituel installé dans La Reprise. Chacun se présente et on a même droit à Johan Leysen incarnant l’ombre du père d’Hamlet, en anglais… Les protagonistes affrontent les questions, parfois très personnelles, avec beaucoup de cran. Et, littéralement, ils se répètent.

La pièce revient sur un fait -divers: le tabassage à mort d'un jeune homosexuel, à Liège, il y a quelques années

Milo Rau nous met face au réel. Face à l’atrocité. À la banale atrocité de la mort d’Ihsane Jarfi, à la veille de l’anniversaire de sa mère. Milo Rau traque les événements minuscules qui font que l’on se retrouve un jour à l’endroit où l’on n’aurait pas dû.

Il sait qu’aujourd’hui, au contraire de ce qui advenait dans la tragédie antique quand les personnages agissaient sous le regard des dieux, le ciel est vide. Il demande: «Où est la transcendance derrière la misère humaine d’aujourd’hui?»

Il cite Kierkegaard. Il en appelle à la recherche de la transcendance.

On ne veut pas, ici, déflorer le mouvement, les images, les moments atroces comme les moments de grâce. Les moments de rire, même, car l’absurdité de la vie, c’est aussi cela. Les moments de poésie pure. Et les signes. Il y a des signes, des signes reçus par l’ancien petit ami d’Ihsane Jarfi. Rien de délirant, mais le mystère de la vie même…

C’est sans nul doute le plus grand moment du festival.

Le Figaro


dimanche 8 juillet :

            – Atelier pratique et théorique de 13h00 à 15h00 au Théâtre des Ateliers.

            – 18h : Summerless – Théâtre, texte et m. en scène Amir Reza Koohestani (Iran),  La Charteuse de Villeneuve, 1h15

 

« Des mots de Minuit »: « Summerless », le théâtre entre les lignes d’Amir Reza Koohestani

Par Hugues Le Tanneur @desmotsdeminuit

Mis à jour le 10/07/2018 à 18H36, publié le 06/07/2018 à 12H00

Summerless illustration © Luc Vleminckx

Avec une remarquable économie de moyens, le dramaturge et metteur en scène iranien campe à travers les relations entre quatre personnages réunis dans un même lieu – en l’occurrence une école de filles – un paysage émotionnel hautement significatif de la situation actuelle de son pays. Un spectacle la fois précis et subtilement impressionniste aussi émouvant qu’admirablement interprété.

Régulièrement, à sa manière, Amir Reza Koohestani nous donne des nouvelles de l’Iran. Cela ne veut pas dire pour autant que ses spectacles sont des reportages. De même, ce serait une erreur de croire qu’ils sont destinés d’emblée au public occidental. Au contraire, c’est parce qu’elles sont jouées sur des scènes iraniennes que les œuvres de ce metteur en scène et dramaturge ont pour nous une telle résonance. Et cela malgré ou à cause de la censure à laquelle il est confronté. 
Ce passage obligé par le regard du censeur – son premier lecteur et premier public en quelque sorte – est tellement systématique qu’il en est devenu un stimulant intellectuel et créatif. Poète, Koohestani nous invite à lire entre les lignes. Tout fait sens dans ses spectacles, chaque détail a son importance; mais pas forcément comme on s’y attendrait. 
Cela lui permet, par exemple, de mettre en scène dans Summerless, création présentée pour la première fois en Europe lors de la dernière édition du Kunstenfestivaldesarts à Bruxelles, et maintenant à Avignon, un artiste peintre sans ressources financières. L’homme voudrait vivre de son art, mais ses tableaux ne se vendent pas. D’où la situation incongrue à de multiples égards dans laquelle il se trouve quand démarre la pièce. 
Son ex-compagne lui a dégoté un emploi temporaire dans une école de filles où elle-même est surveillante. Il doit peindre une fresque sur les murs de la cour. Il donne aussi des ateliers pour les élèves. Il est le seul homme à travailler, apparemment sans contrat, dans ce milieu exclusivement féminin. Ce qui en Iran contrevient aux règles en vigueur. 
Summerless1 © Luc Vleminckx

Avant de réaliser son œuvre, il doit badigeonner les murs de blanc. Une mission loin d’être anodine: il s’agit en fait de faire disparaître les slogans de la révolution iranienne qui a porté Khomeini au pouvoir il y a presque trente ans. Il souffle dans l’école un vent de rénovation – mais pas forcément pour le mieux. La directrice a décidé d’augmenter les frais de scolarité. D’où son souhait de donner au bâtiment un aspect plus pimpant. 
Cette augmentation intempestive contraste avec le fait que l’homme n’a même pas de quoi s’acheter un téléphone portable. Quant à la surveillante, son salaire est tellement dérisoire qu’après leur séparation, elle est retournée vivre chez ses parents. 
L’art infiniment délicat de Koohestani consiste à exposer les enjeux du drame par des touches discrètes qui peu à peu composent un paysage humain dans toute sa complexité avec, en toile de fond, les effets de la crise économique d’un pays sous embargo. 
Dans la cour il y a un tourniquet bloqué depuis qu’une des élèves a eu un accident. Une fois les murs recouverts de blanc, l’homme est censé terminer sa fresque en deux mois. Chaque jour une heure avant la sortie des classes une mère s’assied sur le tourniquet. Elle le regarde peindre. Lui pose des questions. Une relation s’instaure entre eux. 
Le temps passe. L’œuvre n’est toujours pas terminée. Il y a comme un flottement. Le rythme se dilate ou s’étire. Une suspension du temps typique du théâtre de Koohestani où la réalité la plus prosaïque semble basculer parfois dans une rêverie vaporeuse comme si elle était perçue à travers les désirs confus des personnages.

Tourniquet et tour de vis

Au cœur de ce flottement indécis plusieurs événements surviennent. On apprend que la surveillante est enceinte. Le peintre est le père de l’enfant conçu avant leur séparation. Quant à lui, il a soudain disparu, laissant son travail en plan. Il serait parti en province. 
C’est là qu’intervient un quatrième personnage, une enfant de sept ans, Tiba. Elle a fait une fugue – pour partir elle aussi en province… Elle raconte des histoires bizarres au sujet du peintre. Il est évident qu’elle en est amoureuse. Quand celui-ci réapparaît, il a une discussion serrée avec son ex-compagne. On lui reproche d’avoir porté des élèves sur ses épaules, ce qui est contraire au règlement. 
Pendant son absence, la surveillante a recouvert la fresque de peinture blanche. Elle explique que les inscriptions transparessaient à travers la peinture. Cette difficulté à faire disparaître les slogans à la gloire de Khomeini et de la révolution chiite est une indication assez claire du sentiment qui prévaut aujourd’hui dans la population iranienne. De même on reproche à Tiba de refuser de mettre sa « cagoule », autrement dit son voile. 
On lui reproche aussi d’avoir taché la fresque peinte par son professeur. Le public ne voit jamais ce que représente la fresque. On devine cependant ce qui a mis en colère la surveillante autant que Tiba. À parler jour après jour avec la jeune mère de Tiba – car c’était bien elle qui venait s’asseoir quotidiennement sur le tourniquet –, il a fini par peindre son portrait. 
Il pleut dans la cour; une pluie acide chargée de pollution. On apprend que le tourniquet va être enlevé. Or là encore la présence de ce tourniquet est tout sauf anodine. C’est un symbole fort de liberté et de joie comme en témoigne la scène merveilleuse où, l’ayant enfin débloqué, ils tournent tous les quatre comme des fous dans un état d’ivresse. On comprend alors que sa suppression signifie bel et bien un nouveau tour de vis à l’encontre des libertés. 
Une note pessimiste quant à l’avenir du pays d’autant plus forte que l’accident provoqué par le tourniquet évoqué plus haut s’était soldé par la mort d’une petite fille. Une petite fille qui aurait bien pu s’appeler Neda, comme cette jeune femme tuée lors des manifestations de juin 2009 en Iran. Autre façon de dire qu’après le printemps de la révolution, l’été auquel fait référence le titre de ce très beau spectacle se fait douloureusement attendre.

            – 22h : Trans (Més Enllà) Théâtre m. en scène Didier Ruiz,  Gymnase Mistral, 1h30

toutelaculture.com : « Trans (Més Enllà) », Didier Ruiz nous trouble au festival d’Avignon

10 juillet 2018 Par

Amelie Blaustein Niddam

Depuis vingt ans, Didier Ruiz importe les anonymes sur scène et dresse des portraits pour mémoire. Sa dernière création arrive au festival d’Avignon. Elle donne la parole à sept hommes et femmes transsexuels.

lundi 9 juillet

          – Atelier pratique et théorique de 17h à 19h au Théâtre des Ateliers.

         – 21h 30 : Thyeste – Texte de Sénèque, m. en scène Thomas Jolly . Cour d’honneur – 2h30

Avec “Thyeste”, Thomas Jolly plonge Avignon dans l’effroi

THYESTE de Thomas Jolly.

D’une cruauté absolue, la tragédie de Sénèque retrouve, grâce à la mise en scène oppressante de Thomas Jolly, des accents contemporains inquiétants.

Sur le gigantesque plateau de la cour d’honneur, nichés contre les médiévales pierres grises du Palais des papes, ce visage géant aux yeux vides et à la bouche ouverte qui crie ; cette main ligotée mais tendue vers l’impossible, comme une alerte ou une menace. Deux sculptures d’épouvante. Apparaît un homme vêtu de blanc, aux yeux bandés d’une gaze rouge sang. Il escalade lentement le visage couché au sol, au sommet duquel il se mettra bientôt aux percussions et dirigera de loin cette dissonante et violente musique qui ne cessera, en continu, de ponctuer brutalement l’action. Thomas Jolly interprète du monstre principal (Atrée) et metteur en scène de Thyeste a fait de la tragédie crépusculaire et noire du philosophe romain et stoïcien Sénèque (-4 av. JC + 65 ap. JC) un opéra rock aux accents parfois kitsch, à la démesure oppressante et folle. Une odyssée sauvage aux racines extravagantes, terribles du mal que chacun porte en soi.

Cannibalisme familial

Atroce pièce que ce Thyeste radical, à l’os de l’horreur, mais lumineusement, généreusement traduit et partagé ici par la latiniste Florence Dupont. On y voit Atrée, petit-fils de Tantale (qui a déjà offert aux dieux en banquet la chair de son propre père Pelops) récidiver sauvagement dans le cannibalisme familial. C’est que son frère Thyeste a séduit sa femme pour s’emparer du trône d’Argos en dérobant le bélier sacré qui y donnait accès, et auquel Atrée, l’ainé, avait droit… Furieux de cette tricherie, le roi de l’Olympe Jupiter ordonne alors au soleil de faire un signe pour dénoncer l’imposteur. Et Atrée, enfin, prend le pouvoir. Mais si les manigances et tromperies fraternelles l’ont d’abord désespéré, il devient peu à peu enragé et ne rêve qu’à se venger. Il imagine alors le pire : faire manger à son frère ses trois fils au cours d’un banquet de prétendue réconciliation.

Annie Mercier, magistrale

Thomas Jolly aime les monstres. Il l’a prouvé à travers sa folle saga shakespearienne d’Henry VI, en 2014 puis de Richard III, en 2015. Et il n’a jamais été meilleur que dans cette incarnation d’Atrée. Tout de jaune vêtu, et avec une fragilité inquiétante, ce mélancolique et triste prince doré bascule peu à peu dans une démence sanglante, que rien ne semblait annoncer, mais que rien n’est capable d’arrêter. Car nous sommes tous des monstres en puissance, susurre le spectacle au bord de l’horreur, de l’indicible, du vide absolu de bien, de bonté, d’humanité. Dès le prologue de la tragédie, une furie, magistralement campée par la voix de stentor, caverneuse et effrayante et le corps marmoréen d’Annie Mercier ne vient-elle pas annoncer et promettre – devant un chœur de jeunes filles aux robes blanches et masques horribles – tous les maux, les vices, les supplices dont nous sommes capables ? Même le frère envers le frère ?

Thyeste, de Sénèque, mis en scène par Thomas Jolly

Supplique à l’humanité

Thyeste place le mal au plus intime : entre individus de même sang, entre doubles, presque de soi à soi. Comme si une fièvre assassine, mortifère et suicidaire nous poussait aux crimes les plus proches. Les guerres civiles fratricides qui endeuilleront l’Histoire sont déjà en germe dans la tragédie du conseiller de Néron. Et c’est une supplique à l’humanité capable de s’entredéchirer qui tisse cette pièce très politique, où le spectacle s’entremêle de trépidations et de silences, de cris et de lamentations, de chants et d’effroi. Quand est accompli et reconnu l’acte de cannibalisme, quand le père a dévoré les trois fils aimés, les deux frères sont allongés tête bêche sur la table du banquet. L’un se réjouit, l’autre pleure. L’innommable, l’indicible a été commis. Il n’y a même plus rien à en dire. En chacun de nous s’affrontent les mêmes pulsions de mort et de vie, de crime et de chagrin.

Sénèque accessible

Règne alors une étrange tendresse dans la mise en scène aux tapageurs effets laser, coups de tonnerre, passage au noir… Du théâtre de science-fiction, du spectacle fantastique, d’où surgit aussi cet émouvant chœur d’enfants, les sacrifiés de l’histoire, les damnés de demain. Quel avenir leur promettons-nous ? Monté dans la connivence et les clins d’œil fraternels à l’aujourd’hui, ce Thyeste-là parle à chacun. De toute génération. Parfois avec des outrances de jeu et un esthétisme tape à l’œil, mais Thomas Jolly a eu la grâce de faire de la tragédie spectrale de Sénèque trop peu jouée, une œuvre superbement accessible, compréhensible, ouverte à notre actualité. Et incitant à l’indulgence, à la tolérance, dans un monde où nous sommes tous méchants.


toutelaculture.com : Thomas Jolly illumine « Thyeste » en ouverture du festival d’Avignon 2018

7 juillet 2018 Par

amelie Blaustein Niddam
 

★★★★

 Mardi 10 juillet :

           –  Atelier pratique et théorique et bilan du travail de 11h30  à 13h30 au Théâtre des Ateliers


La Reprise

La Reprise – Histoire(s) du théâtre (I) de Milo Rau témoigne à nouveau du désir du metteur en scène suisse allemand d’interroger les possibilités du théâtre face au réel. Née d’un travail collectif après un fait divers d’une rare violence (le meurtre d’un homosexuel à Liège en 2012 par un groupe de jeunes hommes), la pièce de Milo Rau raconte la naissance d’une tragédie contemporaine. Et prend le spectateur à partie sur la représentation d’un drame, et les questions qui en découlent : Comment faire exister une victime sur scène ? Comment se confronter à l’Histoire ? Comment peut-on représenter la violence sur scène ? Qu’est-ce que l’émotion, la vérité, la présence, l’engagement artistique ? Avec acuité et profondeur, Milo Rau cherche à partir de ces nombreuses pistes de réflexion un art du théâtre essentiel : prendre le réel comme source non pour en créer l’imitation sur scène mais pour que sa représentation « devienne réelle » et permette une véritable catharsis.

Milo Rau : Né en 1977, le Suisse Milo Rau enchaîne depuis quinze ans des pièces performatives et des films avec sa maison de production International Institute of Political Murder. Qu’il traite de la fin des Ceauescu, du génocide rwandais, de la guerre au Congo ou de l’affaire Dutroux, il fait de la scène un lieu d’expérimentation et de questionnement, qui témoigne d’un désir constant de se confronter au réel en considérant l’instant de la représentation comme une catharsis. Il est à partir de la saison 2018/2019 directeur du Théâtre national de Gand en Belgique.

Distribution : Avec Tom Adjibi, Sara De Bosschere, Suzy Cocco, Sébastien Foucault, Fabian Leenders, Johan Leyse.

Conception, et mise en scène Milo Rau. Texte Milo Rau, écriture collective

Dramaturgie Eva-Maria Bertschy, Stefan Bläske, Carmen Hornbostel

Scénographie et costumes Anton Lukas – Lumière Jurgen Kol – Vidéo Maxime Jennes, Dimitri Petrovic

 

Summerless

La surveillante générale d’une école primaire fait appel à son ex-mari, artiste peintre en mal de reconnaissance, pour rénover les façades de son établissement. Il a pour mission de recouvrir, par une vaste fresque, les slogans révolutionnaires qui ornent les murs de la cour de récréation. La tâche est immense et l’envie n’est pas au rendez-vous jusqu’à ce qu’il rencontre une jeune mère qui vient attendre son enfant. Tous les jours, elle arrive en avance et semble ainsi tromper l’ennui et fuir les angoisses dues à son isolement social. La conversation s’engage entre eux dans une atmosphe?re évoluant de façon bien particulie?re. Summerless trouve alors son motif : l’effondrement, celui des murs, de l’éducation, du désir… Bien que familier du théâtre documentaire qu’il a étudié à Manchester, le metteur en scène Amir Reza Koohestani ne parle jamais directement de politique dans son travail. Ses pièces préfèrent emprunter la voix métaphorique chère à la poésie persane pour évoquer un système qui contrôle la vie intime des anonymes qui le subissent…

Amir Reza Koohestani : Né à Chiraz, ville-capitale du sud-ouest de l’Iran, Amir Reza Koohestani vit et travaille à Téhéran. Il se passionne très tôt pour le cinéma et l’écriture (presse, nouvelles, scénarios). À 21 ans, il met en scène sa première pièce mais ne décroche pas l’autorisation de représentation du ministère de la Guidance islamique. Depuis, de créations en créations, il a su imposer son style, celui du renouveau, à la fois poétique et critique, qui rompt avec le naturalisme de la tradition théâtrale iranienne. Amir Reza Koohestani avait présenté Hearing lors de la 70e édition du Festival d’Avignon.

Distribution : Avec Mona Ahmadi, Saeid Changizian et Leyli Rashidi

Texte et mise en scène Amir Reza Koohestani – Assistanat à la mise en scèneMohammad Reza Hosseinzadeh, Mohammad Khaksari

Scénographie Shahryar Hatami – Vidéo Davoud Sadri et Ali Shirkhodaei – Son Ankido Darash
Costumes Shima Mirhamidi

 

Trans (Més Enllà)

Clara, Sandra, Leyre, Raúl, Ian, Dany et Neus arrivent au plateau et se présentent comme ils sont : des hommes et des femmes, longtemps assignés à un genre, dans un corps vécu comme une prison. Et quand ils s’en échappent enfin, le monde refuse de reconnaître leur véritable apparition. La violence, la rue, les institutions, le harcèlement au travail, la stupeur familiale, ils ont connu… De Barcelone, d’où ils viennent et où Didier Ruiz les a rencontrés, ils se mettent à témoigner. Au gré des épreuves traversées, on ne saurait trop dire si l’important est le chemin ou l’aboutissement. « Leur rencontre m’a obligé à lever le regard », se souvient Didier Ruiz, qui pourtant a l’habitude de révéler des paroles encore rares dans les théâtres. Pour le metteur en scène, TRANS (més enllà) est création et dénonciation, un acte pour changer « une société intolérante qui a oublié de parler d’amour ». Ce second volet d’un diptyque consacré aux invisibles propose autour de la question du genre un début d’entendement à la complexité humaine.

Didier Ruiz : Ouvriers, adolescents, chercheurs, ex-détenus, transgenres : pour Didier Ruiz, rencontrer les acteurs de la société en les impliquant dans ses créations engagées et politiques selon le procédé de « la parole accompagnée » est une préoccupation permanente. Ainsi naissent ses spectacles, de la confiance acquise les uns envers les autres, de la parole libérée qui s’écoute et se propage. Les récits qu’il construit avec et pour autrui ont le caractère politique et sacré de l’acte théâtral : « donner à voir et à entendre une humanité partagée. » Didier Ruiz avait été invité à construire avec de jeunes avignonnais 2014 comme possible lors de la 69e édition du Festival d’Avignon.

Distribution : Avec Neus Asencio Vicente, Clara Palau i Canals, Daniel Ranieri del Hoyo, Raúl Roca Baujardon, Ian de la Rosa, Sandra Soro Mateos, Leyre Tarrason Corominas
Mise en scène Didier Ruiz – Assistanat à la mise en scène Monica Bófill

Collaboration artistique Tomeo Vergés – Scénographie Emmanuelle Debeusscher.
Lumière Maurice Fouilhé –  Musique Adrien Cordier – Animations visuelles élèves des Gobelins l’école de l’image.

Thyeste

L’histoire de ce crime si terrible a semble-t-il fait dévier le soleil de son orbite en l’entendant. Alors qu’Atrée règne en paix sur Mycènes, son jumeau, Thyeste, séduit sa femme et s’empare du bélier d’or. Devant ce double vol, Atrée a la vengeance furieuse et sert à celui qui était son frère la chair de ses enfants en banquet. Parmi les tragédies de Sénèque, celle que Thomas Jolly choisit de présenter est la plus extrême, la plus sauvage et la plus surnaturelle aussi. Les sujets – l’adultère, le vol, l’infanticide et le cannibalisme – sont irreprésentables et les moyens inventés pour les mettre en oeuvre – la douleur, la rage et le néfaste – implacables. Sans doute parce que Thyeste n’est pas la seule victime de cet attentat qui paralyse la pensée… La transformation radicale et subite d’Atrée en monstre est à l’image de l’effondrement de l’ordre du monde. Plus d’équilibre, plus d’harmonie. L’ensemble se fait sous le regard du futur, « une jeunesse impuissante face aux chaos dans lequel elle devra vivre et grandir ». Thyeste est une manière pour Thomas Jolly d’évoquer « le traité d’indulgence mutuelle » que Sénèque proposait déjà à l’humanité il y a quelques milliers d’années.

Thomas Jolly : Enfant du théâtre public, révélé au Festival d’Avignon avec sa version d’Henry VI, et bien connu du public avec le feuilleton théâtral au jardin Ceccano sur l’histoire du Festival pour sa 70e édition, Thomas Jolly est passé, en moins de dix ans, du statut de jeune espoir à celui de metteur en scène d’envergure et populaire. Son approche des grands textes (Shakespeare, Sénèque) joue de la figure du monstre, de la difficulté de représenter l’irreprésentable et des grands formats (forme, durée…). Avec sa troupe, La Piccola Familia, il pense le théâtre comme un art citoyen et cherche toujours dans l’Histoire à interroger le fondement de l’être humain et au-delà de ses organisations.

Sénèque : À la fois philosophe, auteur de tragédies, précepteur puis conseiller de Néron, Sénèque exerce une influence profonde sur la pensée occidentale.  Stoïcien, sa philosophie est censée assurer la consolation et la maîtrise de soi.

Distribution : Avec Damien Avice, Éric Challier, émeline Frémont, Thomas Jolly, Annie Mercier, Charline Porrone, Lamya Regragui, Charlotte Patel (violoncelle), Caroline Pauvert (alto), Emma Lee, Valentin Marinelli (violons), et la Maîtrise populaire de l’Opéra Comique et la Maîtrise de l’Opéra Grand Avignon

Mise en scène Thomas Jolly – Collaboration artistique Alexandre Dain – Scénographie Thomas Jolly, Christèle Lefèbvre – Assistanat à la mise en scène Samy Zerrouki
Musique Clément Mirguet – Lumière Philippe Berthomé, Antoine Travert
Costumes Sylvette Dequest – Maquillage Élodie Mansuy

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